« Le jeu vidéo, ça rend… » #1 : sexiste

Nous y voilà. En tant que joueur assidu, je ne pouvais pas résister éternellement à l’envie mordante de me lever et de défendre héroïquement mon loisir préféré. Évidemment, des milliers de joueurs ont déjà répliqué, répliquent et répliqueront face aux inepties lancées contre le jeu vidéo, sans doute bien mieux que moi, mais je voulais quand même ajouter ma petite pierre à tout ça.


Heureusement, il est assez loin le temps des journaux télévisés et des associations de parents au mieux inquiets, au pire extrêmement fermés d’esprit, qui ne se privaient pas pour accuser les jeux vidéos de tous les maux du monde, de la violence à l’isolement en passant par plein d’autre trucs joyeux1. Mais voilà qu’arrive une nouvelle «««««étude»»»»» – bon, qui date de la mi-juillet -, relayée par l’AFP et de nombreux journaux de «««««qualité»»»»», qui prétend trouver une corrélation entre pratique du jeu vidéo et sexisme – même si elle serait trois fois moins forte que l’influence religieuse. Donc, réfléchissons calmement une seconde, pour faire gagner du temps à tous ces braves chercheurs impatients de démonter les rouages pervers de cette machine du diable qui corrompt nos enfants : peut-on dire que le jeu vidéo est une cause importante du sexisme aujourd’hui ?

Alors, déjà, non.

Oui, je dis bien « le jeu vidéo » et pas « les », car il faut préciser que les responsables de cette étude, intitulée « Video Games Exposure and Sexism in a Representative Sample of Adolescents » et dirigée par Laurent Bègue, n’ont même pas pris la peine de demander aux interrogés à quels jeux, ou même simplement à quels types de jeux ils jouaient. Non, le jeu vidéo, c’est un seul gros truc, et c’est fait pour les machos. C’est sûr qu’avec des présupposés pareils…

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– Non, Patrick, le réchauffement climatique n’est pas lié à la disparition des pirates. -Mais, regardez, les courbes se suivent ! – Sortez-le.

Bon, ne nous embêtons pas à chercher de réponse dans l’étude elle-même, elle ne fait que constater sans chercher la moindre cause, tu parles de gros flemmards – j’arrête là la critique de l’étude, vous pouvez trouver un résumé dans Canard Pc n°363 et autres sites qualitatifs. Et en effet, chercher des explications à ce stade serait illusoire, car cette simple observation ne suffit pas. En fait, elle soulève même plein d’autres questions auxquelles il est encore plus difficile de répondre avec le peu de détails dénichés par l’étude – bien évidemment, il s’agit ici de réfléchir dans le sens de l’étude, mais seulement pour mieux se rendre compte de son manque d’intérêt sociologique, ai-je besoin de préciser que je ne suis pas d’accord avec elle ? Par exemple, est-ce le jeu vidéo qui rend les gens sexistes, ou est-ce qu’il attire en premier lieu une clientèle déjà bien abrutie par les clichés de genre ? Si on part de la première hypothèse, qu’est-ce qui transmettrait effectivement ces clichés : le jeu en lui-même, dans son histoire et ses personnages ? Ou bien des acteurs extérieurs qui pourraient exercer une influence sur les joueurs, comme les publicitaires, ou une fraction de la « communauté » elle-même à travers des jeux multijoueurs – des joueurs qui auraient une position d’influenceurs dans la « communauté » des gamers et qui diffuseraient ces idées sexistes, volontairement ou non ?

Comme vous le voyez, quelques idées en l’air suffisent pour retirer toute portée à cette « étude », ou du moins à la mettre au niveau d’un questionnaire du Journal de Mickey. Mais alors, pourquoi a-t-elle été autant reprise à travers les journaux et sites Internet français ? On va passer vite fait, ça tient en quelques mots et ça ne m’intéresse pas tant que ça : cible facile mais sur laquelle on n’avait pas tapé depuis un petit moment, articles faciles et titres choc tout trouvés, crédibilité pseudo-scientifique, « c’est une étude française ma bonne dame », le tout surmonté d’un peu de choc culturel entre deux fractions du grand public qui n’ont pas toujours envie de se comprendre – joueurs et non-joueurs, pour faire simple. Mais, plutôt que de tirer sur l’ambulance – trop facile et pas très gratifiant -, essayons de faire mieux : il est toujours utile de remettre en question ses certitudes sur soi-même et son univers tel qu’on le voit. Tout le monde sait qu’on a un peu trop tendance à faire l’autruche quand quelque chose que l’on aime présente des mauvais côtés, voire à les reléguer très rapidement au fond de son inconscient sans rien changer au problème. C’est pourquoi, au lieu de défendre le jeu vidéo avec passion mais sans autocritique, mieux vaut s’interroger sincèrement, en pesant le bon et le moins bon. D’où ma question de tout à l’heure : peut-on dire que le jeu vidéo est une cause importante du sexisme aujourd’hui ? C’est la question que je vais essayer de me poser en toute objectivité, malgré mon statut de joueur assidu, et vous allez voir qu’on va être amené à se poser pas mal de questions très utiles.

« Comment ça, y a pas que GTA ? »

Comme je l’ai dit plus haut, on peut nuancer cette question en deux secondes en soulignant un caractère essentiel du jeu vidéo, c’est-à-dire sa diversité. A mon sens, le jeu vidéo peut être considéré comme un art – mais je pense que le mot « média » n’est vraiment pas adapté. Ce qui veut dire que, comme pour le cinéma ou la littérature, il y a des productions de différente qualité, et certaines ont plus d’influence que d’autres. Prenons l’exemple connu de Dead or Alive, que je résumerai en citant l’excellent Karim Debbache : « toute la com’ autour du jeu repose sur les animations des nichons des personnages ». Effectivement, la liberté artistique ne suffira pas à justifier l’esthétique beaucoup trop explicite du jeu, qui vient nous coller l’étiquette « gros beauf » sur la tronche. Je comprends que cet exemple isolé donne une mauvaise image des joueurs, mais il faut vraiment renier toute objectivité pour se limiter à ces cas-là. Par exemple, où trouver le moindre cliché sexiste dans Rocket League, une des meilleures vente Steam de 2016, ou bien dans Minecraft, meilleure vente PC de tous les temps ? Dans Super Meat Boy2, Journey, Undertale ou Subnautica ? Même chose pour Ori and the Blind Forest, pour Metal Slug, pour Super Smash Bros, pour Speedrunners et tous les jeux dont j’ai parlé, ce qui nous montre une chose très importante : si sexisme il y a, il est loin d’être omniprésent. Et ça, c’est plutôt un très bon point.

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J’ai beau chercher des images de chaque épisode, on a toujours le même qui revient : DoA Xtreme 3, le spin-off uniquement fait pour admirer des filles en bikini. On comprend vite ce qui est le plus populaire, entre les combats et l’esthétique…

Un autre point crucial : notre question se conjugue au présent. J’ai même hésité à préciser « aujourd’hui », puisque c’était pour moi assez évident, et que l’étude de Laurent Bègue ne portait pas non plus sur les jeux des années 80. C’est pourquoi je pense qu’il faudrait mettre de côté les jeux les plus anciens pour évaluer le niveau de sexisme des jeux vidéo. Les croisés qui voulaient pourfendre le jeu vidéo nous ressortaient à l’envi les exemples de la machine à fantasmes polygonale de Tomb Raider ou de tous les jeux de plateformes antédiluviens qui commencent avec une princesse dans un donjon, mais il faut bien l’admettre, très rares sont les jeunes d’aujourd’hui qui passent suffisamment de temps sur les vieux jeux les plus ouvertement sexistes pour qu’ils aient une réelle influence sur leur développement. Sans rire, plus personne ne joue à Duke Nukem aujourd’hui, ou du moins pas pour son héros débordant de testostérone qui zigzague entre les gogos danceuses folles de son corps de rêve – ou alors juste un coup, pour rigoler entre deux moments bien gênants. Je ne cherche pas à nier complètement les effets de ces jeux sur les adultes d’aujourd’hui, mais ce n’est tout simplement pas l’objet de ce… pavé pas très organisé. Mieux vaut se concentrer sur les jeux qui ont une chance d’influencer les enfants en plein développement psychologique en ce moment, c’est-à-dire les jeux de 6e génération (Xbox, PS2, console Nintendo) et au-delà.

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A l’époque, faire dans le suggestif ou la violence était surtout un bon moyen de se faire de la pub via l’indignation des parents et des médias, mais ça n’a pas perverti une génération entière.

Problème(s)

Nous voilà avec une question déjà plus précise : les jeux vidéo récents sont-ils responsables du sexisme visible chez une partie des joueurs aujourd’hui ? Si la façon de faire et de penser le jeu vidéo a évolué depuis les premiers débats sur leur nature sexiste, ça ne veut pas dire que les problèmes qu’on voyait à l’époque ont disparu.

Normalement, c’est le moment où j’essaie de décrire la situation actuelle des clichés masculins et féminins dans les jeux, où je dis qu’il y a du mieux mais que c’est pas encore ça, etc. Mais il y a un léger problème : si j’ai choisi de parler essentiellement de jeux assez anciens sur ce site, c’est parce que je ne joue pas assez aux productions récentes pour en avoir une idée précise. Bien entendu, j’en vois souvent des images, des vidéos ou des articles, mais j’aurais trop peur de dire une énorme connerie en condamnant le sexisme d’un jeu qui serait tout à fait innocent, ou inversement. C’est le premier écueil dans lequel n’importe quel sondage ou étude peut tomber, c’est l’écueil dans lequel l’équipe de Laurent Bègue saute à pieds joints parce qu’elle ne considère pas assez son objet d’étude : il faut admettre que toute vision, ou presque, est partielle, et qu’il est très difficile d’étudier un phénomène sous tous les angles possibles. Ça vaut pour eux qui négligent complètement la multiplicité des jeux à prendre en compte, pour moi qui n’ai que mon expérience personnelle très limitée, et pour tous ceux qui donnent leur avis sur la question, même en y mettant des faits établis et en citant des exemples concrets. J’ai pas mal hésité à écrire cet article à cause de mes connaissances pas très approfondies en ce qui concerne le sexisme dans les jeux grand public récents – surtout sur consoles, en fait -, mais pas la peine d’avoir un bac +8 en psychologie des jeux vidéo pour remarquer certaines tendances lourdes, celles qui ont amené les féministes à se saisir du jeu vidéo pour montrer à quel point ces clichés sont enracinés. Voilà donc un petit état des lieux des problèmes de sexisme dans le jeu vidéo, non-exhaustif car ce n’est pas mon objectif premier.

Le plus souvent, on parle du physique des personnages féminins, qui est presque exclusivement pensé pour attirer le joueur masculin, tandis que le design des personnages masculins est souvent plus libre et créatif. Certains évoquent également des personnages trop clichés, surtout lorsqu’il s’agit de personnages secondaires, dont la psychologie oscille entre le lieu commun scénaristique – objet de l’aventure du héros, relation amoureuse – et la grosse beauferie assumée – femme fatale un peu trop évocatrice. Je ne pense pas qu’on doive bannir ce genre de personnages en eux-mêmes, mais il faut bien faire la différence entre une idée qui s’intègre au reste du jeu et un gros cliché bien racoleur ultra-répandu et destiné à éveiller l’attention des hommes avant de rentrer dans le vif du sujet avec le jeu en lui-même.

Mais ce qui m’a le plus marqué personnellement, c’est moins le sexisme qu’on voit que celui qu’on ne voit pas, et qui passe tout simplement par le manque d’héroïnes. Ne nous voilons pas la face, en proportion, on trouve beaucoup moins de personnages principaux féminins que masculins. Ce qui est très dommage, surtout dans les jeux où le sexe du personnage principal n’influe absolument pas sur le déroulement de l’histoire ou sa crédibilité. Je sais qu’il y a Chell, qu’il y a Samus, Lara Croft ou Faith, et d’autres que je ne connais sans doute pas, mais il faut bien reconnaître que quand il faut faire la liste des héroïnes connues, on tourne assez vite en rond, ce qui n’est absolument pas le cas avec les personnages masculins. La plupart du temps, on en fait des personnages secondaires, avec un rôle certes important, mais ce sont rarement elles qui mènent le récit. Et puis, si on ne fait pas attention, on retombe vite dans les problèmes cités juste avant liés aux canons de beauté ridiculement irréalistes et autres personnages-fonctions sans profondeur.

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Insister sur le positif, c’est bien, mais le bilan reste très maigre (tiré du The Game n°7 de Août/Septembre 2015)

Quelle causalité ?

J’avoue, c’est le résumé le plus honteusement raccourci que j’ai jamais fait. Mais je rappelle que mon objectif n’est pas de voir à quel point les jeux vidéo sont sexistes, mais plus précisément dans quelle mesure ce sexisme, latent ou affiché, détermine les comportements futurs des joueurs. Parce que nos idées, surtout lorsqu’on prend de l’âge, ne sont pas totalement perméables à celles d’autrui : par exemple, les discours racistes de tel membre de la famille ou les convictions politiques d’un autre peuvent vous influencer ou vous passer complètement au-dessus.

Je ne cherche pas à éluder le problème du sexisme dans les jeux vidéos, car il faut effectivement lutter contre les clichés de genre partout où on les trouve. Mais ce qui m’importe, c’est de montrer que malgré toutes les horreurs qu’une partie des gamers dans le monde est capable de dire ou de faire aux femmes juste parce qu’elles sont effectivement des femmes, on ne peut pas dire ouvertement que jouer beaucoup rend inévitablement machiste.

Non, parce que bon, hein, rappelons que le jeu vidéo est avant tout un loisir. Un moyen de s’amuser parmi tant d’autres. Un petit morceau de divertissement noyé au milieu de toutes les autres instances de la vie sociale autrement plus importantes dans le développement d’un enfant, de l’école à la famille, qui ne devraient pas laisser au jeu vidéo autant de pouvoir sur les consciences que ce que lui prêtent ses critiques. C’est bien beau de renvoyer la faute sur GTA quand un jeune commet un crime, mais si un jeu peut effectivement avoir une telle influence sur quelqu’un, alors il faut se poser des questions : que font les parents ? Les amis ? Depuis quand un simple loisir peut transformer la personnalité de quelqu’un au point que personne, ni ses parents ni la loi, ne peut lui faire prendre conscience de ses défauts ? Même si certains jeux peuvent véhiculer des images sexistes – au hasard, les jeux de combat ou RPG qui misent un peu trop sur le character design -, n’allez pas me dire qu’un bête logiciel de divertissement peut compenser des années d’éducation. Ou alors, et c’est là qu’on s’éloigne du jeu vidéo pour approcher des causes plus sociales, c’est justement de cette éducation que vient le problème.

Je ne parle pas forcément de mauvais exemples ou de situations où les parents ont complètement abandonné l’éducation de leur(s) enfant(s), même s’il en existe. Mais même si tout le monde condamne plus ou moins le sexisme, on considère les choses différemment de la part d’un enfant : quand il dit que tel jouet ou métier est « pour les filles », on aura peut-être moins tendance à le reprendre parce qu’on se dit que c’est normal à son âge. Sauf que ça peut, à la longue, s’inscrire dans l’esprit. C’est pareil avec les mauvais exemples que peuvent donner les jeux vidéo, d’autant plus que la plupart des parents ne savent pas vraiment ce que font leurs enfants dans ces jeux, du moins pas en détail, et peuvent donc difficilement leur expliquer que ce n’est pas comme ça qu’ils doivent penser dans la vraie vie. En gros, si les jeux vidéo exercent une influence néfaste, c’est surtout à cause d’un manque de sensibilisation et de préoccupation des parents, sur des enfants qui n’ont pas le recul nécessaire pour mettre en perspective les exemples qui leur sont donnés.

On considère souvent que ceux qui jouent le plus et depuis le plus jeune âge sont les plus susceptibles de développer ces tendances à l’addiction – on en parlera -, à l’agressivité – ça aussi – ou dans notre cas, au sexisme. Évidemment, le sexisme existait avant les jeux vidéo, mais ça n’est pas un argument ; ce qui l’est déjà plus, c’est de dire que jouer beaucoup ne rend pas inévitablement sexiste. Si je connais la réputation vomissante des forums de JVC, pas la peine de chercher bien loin pour contester leur représentativité. Je ne me sentais pas vraiment de faire ce sujet par manque d’expérience et de connaissance des faits établis, mais je n’ai pas à chercher bien loin pour prouver que la corrélation n’est pas une causalité. Non, parmi mes amis qui jouent très régulièrement depuis une éternité, aucun ne traite les femmes comme des machines à enfanter avec option ménage, aucun ne déverse son dictionnaire d’insultes misogynes sur la joueuse qui l’a tuée sur CS:GO. D’après ce que j’ai pu lire, il se passe des choses au-delà de ce que mon imagination peut concevoir dans certaines franges de la communauté des gamers ; mais rejeter la faute sur « le jeu vidéo » en général est à la fois malhonnête et trop restrictif. Le danger n’est pas de trop jouer, mais de s’enfermer dans le jeu vidéo – mais on en parlera dans une autre rubrique.

On peut parfois en imputer la faute au magnifique esprit de groupe chez certaines « communautés » de joueurs, celles qui s’impliquent beaucoup dans le jeu vidéo ou dans un jeu en particulier, et qui peut pousser au meilleur comme au pire – et c’est souvent ce qu’on retient. On sait que la population des joueurs a mis un long moment à se féminiser, mais certains commettent l’erreur de croire que la faible part de femmes est une caractéristique fondamentale de cette population et devrait le rester, idées qui les poussent à décrédibiliser leurs adversaires – ou même leurs alliés – féminins. On peut retrouver cette tendance dans les groupes de fans hardcore de jeux de baston, qui les considèrent parfois comme un bastion de la masculinité interdit aux « donzelles », fussent-elles talentueuses. Un exemple parmi tant d’autres, lors du tournoi Cross Assault organisé en 2013 sur Street Fighter X Tekken : Aris Bakthanians, coach de la Team Tekken, explique après 5 jours à harceler la seule femme de l’équipe de remarques plus nauséabondes que jamais que « C’est une communauté qui a 15 ou 20 ans, et le harcèlement sexuel fait partie d’une culture, et si tu enlèves ça de la communauté jeux de baston, ce n’est plus la communauté jeux de baston. »

Peut-être que, pris individuellement, les joueurs présents dans le public et qui acceptent ces propos sans broncher ne réagiraient pas de la même façon, comme c’est souvent le cas lors des mouvements de foule qui dérapent. Mais même si ce n’était pas le cas, il faut bien voir ici que le problème ne vient pas du jeu, mais du milieu dans lequel baignent les joueurs et de la conscience qu’ils ont d’eux-mêmes. L’important, c’est moins la réalité que la manière dont les hommes la perçoivent et l’imaginent : un groupe qui se voit comme soudé autour de sa pratique de Tekken, comme très majoritairement masculin et comme obéissant à certaines règles implicites que tous le joueurs devraient respecter pour en faire partie. Ici, le sexisme découle du facteur humain, et n’est pas initié par le jeu vidéo.

Pour ces raisons et beaucoup d’autres, on voit que les joueurs machistes le sont bien plus souvent de par des causes sociales, humaines, que vidéoludiques. Et quoi de plus humain qu’un bon gros drama ? Évacuons rapidement les trolls de tous poils qui prennent plaisir à déchaîner les passions, c’est un autre problème. Ce que je veux dire, c’est que la place croissante et extrêmement polémique prise par ces débats a conduit, comme elle le fait très souvent, à creuser les antagonismes et à radicaliser les points de vue, même chez ceux qui n’avaient pas vraiment pris parti. Le mot « radicaliser » peut paraître exagéré, mais c’est exactement ce dont il s’agit, et ça se voit énormément sur les commentaires des articles qui traitent de ce problème de sexisme. Ça m’a un peu fait cet effet, au début : au fil des articles, j’étais assez perturbé par un problème dont je n’avais absolument pas conscience jusque-là, et que j’avais un peu de mal à accepter – « il y a vraiment des connards pareils ? Et ils pensent que tous les joueurs devraient être comme eux ? » Je peux concevoir que certains joueurs pas vraiment sexistes mais un peu susceptibles, face à ces critiques qui se multiplient et devant un problème qui leur paraît très lointain, finissent par croire que les textes qui dénoncent le sexisme les dénoncent, eux, et tous les gamers en général. Et au final, certains se mettent à considérer le féminisme dans les jeux vidéo et chez les joueurs en général comme la guéguerre de « féminazis » dégénérées qui veulent seulement nuire au jeu vidéo. Mais il faut savoir prendre du recul.

Je vais appeler ça un problème de maturité, parce que je ne sais pas comment dire ça autrement. A quel moment vous, joueur parmi tant d’autres, vous qui devriez vous connaître mieux que beaucoup d’autres, vous sentez offensé quand un article dit que « il y a des joueurs qui sont de gros connards misogynes » ? Soit vous avez conscience de vous-mêmes et vous êtes capables de vous dire « je ne fais pas partie de la catégorie dénoncée par cet article », et vous n’avez donc pas de raison de vous énerver ; soit vous vous reconnaissez dans ce que ces articles dénoncent… Et vous n’avez pas non plus de raison de vous énerver, puisque vous le méritez bien. On se braque facilement quand on se sent visé par des critiques apparemment injustifiées, et c’est ce que j’ai ressenti dans pas mal de commentaires qui gueulaient contre des articles du genre sans pour autant en rajouter une couche de beauferie mal placée : des gens qui sont loin d’être les pires machos du monde, mais qui s’en approchent très vite dès que quelqu’un dénonce un mauvais comportement chez les joueurs ou dans les jeux.


Là aussi, il faut entendre ce que je dis avec du recul, et prendre le « manque de maturité » comme un conseil plutôt qu’une insulte. Parce que c’est ce manque de recul sur soi et sur les autres qui est à l’origine de tous ces problèmes. Quand un gosse flame sur tout le monde sur un jeu multi, quand des joueurs renvoient volontiers les femmes à la cuisine ou les ramènent constamment à leurs appareil génital, quand des débiles qui ont du temps à perdre sortent leur plus belle plume pour rédiger des pavés à vomir si une femme les bat à un jeu quelconque, ce n’est pas seulement être sexiste. Ne pas accepter que quelqu’un, parce qu’il n’est pas du même sexe, du même âge, de la même couleur de peau puisse être bon ou simplement s’y connaître, et toujours ramener ces personnes à leur différence dans le but de les rabaisser, c’est faire preuve d’une volonté de supériorité totalement immature et puérile au possible. Être en colère quand on perd, c’est compréhensible ; contre quelqu’un, ça peut l’être, mais il faut se poser les bonnes questions avant de se lâcher complètement et de passer pour un gros con. Alors à tous les joueurs qui se braquent dès qu’on parle de sexisme, mais qui ne sont pas pour autant des connards : mettez les choses en perspective, on peut très bien critiquer certains gamers sans vous critiquer vous, et il faut aussi accepter que tout n’est pas pour le mieux dans le meilleur des mondes. Et aux machos fiers de l’être : barrez-vous, très très loin. On est mal vus à cause de vos conneries.

 

1Non, maintenant on a la religion pour ça, ça marche vachement mieux.

2Pour ceux qui se plaindraient du cliché de la princesse à sauver dans SMB, je vous signale que Bandage Girl a droit à son propre monde avec les niveaux les plus durs du jeu, à 1000 années-lumières de l’image fragile que véhiculent les clichés, ce qui en fait pour moi un personnage en tous points égal à Meat Boy.

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